Wednesday, February 11, 2015

Soderbergh. Entretien. Kafka1992. Positif. n. 374. avr 1992.



  Verybad translation.

Michel Ciment. Hubert Niogret.

1.      A la fin de notre première rencontre, après la projection à Cannes de Sexe, mensonges et vidéo, vous nous parliez de deux projets et de deux autres scénarios que vous aviez renoncé à tourner. Aucun des quatre n’était Kafka. Comment avez-vous été conduit à réaliser ce second film?
2.      En fait, à l’époque, je pensais que The Lost ship et King of the hill seraient mes prochains films et que Kafka, auquel je pensais déjà, viendrait ensuite. J’ai abandonné The Lost ship après avoir écrit une premiécrit une première version, car je n’arriverais pas à trouver une solution pour la troisième partie. Le livre d’où le scénario était tiré n’était pas écrit chronologiquement, et quand j’ai mis l’histoire à plat comme je le voulais pour le cinéma, cela ne marchait pas. J’ai alors dit à Sydney Pollack et à Universal que je désirais mettre momentanément de côté The Lost ship et tourner Kafka tout de suite. Finalement, j’ai complètement abandonné The Lost ship car le développement de la situation internationale le rendait obsolète. Les gens aujourd’hui ne pensent plus à l’holocauste nucléaire, même si dans deux ans ils peuvent recommencer à y penser! [I’ll remember he said this, this fucking asshole.] C’était un énorme projet, et j’avais trop de doutes à son sujet pour persévérer. [Excuse.]
3.      Comment avez-vous eu connaissance du scénario de Kafka?
4.      En 1985, mon premier argent – qui est morte dans un accident en 1988 et à laquelle a succédé son frère cadet – m’a donné en exemple le scénario de Lem Dobbs car, à l’époque, je voulais apprendre à écrire un scénario. J’ai adoré le travail de Dobbs, mais je ne pensais pas que quelqu’un, un jour, pourrait en faire un film. Je craignais que ceux qui auraient la possibilité de trouver le financement ne pourraient apprécier son potentiel. Néanmois, le premier état contenait un grand nombre de détails biographiques que j’ai décidé d’écarter. Il y avait de nombreuses scènes avec le père, Anna la fiancée, etc. Aujourd’hui, beaucoup de gens se plaignent que le film n’est ni une biographie ni une œuvre d’imagination pure, alors que c’est ce que je reprochais à la première version du scénario. Je voulais me cantonner à un thriller, et, d’une certaine façon, c’est un incident que Kafka soit le protagoniste. J’ai donc commencé à éliminer, et nous sommes passés de cent quarante à cent dix pages. La plupart des scènes qui ont été enlevées se passaient dans la famille.
5.      En quel sens le scénario de Lem Dobbs était-il considéré par vous et votre agent comme un modèle de technique narrative?
6.      C’est un écrivain qui sait suggérer aisément des images sans avoir recours à des indications sur les angles de la caméra, etc. C’est un très bon écrivain, très puissant, qui a un niveau technique trop peu courant aujourd’hui aux États-Unis. J’ai maintenant entre les mains tous les scénarios originaux de Lem, et ils sont excellents. Un seul a été tourné, Hider in the house, mais il a été réécrit pendant la grève des scénaristes par quelqu’un d’autre. Aujourd’hui, il sapprête à réaliser son premier film d’après un de ses scénarios, Edward Ford, une œuvre fascinante que j’aurais aimé mettre en scène. Il s’agit d’un personnage du Middle West, une sorte de Travis Bickle qui est obsédé par les films de série B et qui, à la fin des années cinquante, se rend à Hollywood pour devenir un acteur dans ce genre de production sans se rendre compte qu’elle a cessé d’exister. On le suit pendant les vint-cinq ans où il tente d’obtenir une carte de la Screen Writers Guild. C’est le morceau d’americana le plus drôle et le plus sombre à la fois que j’ai lu depuis longtemps.
7.      Comment avez-vous travaillé avec Lem Doobs?
8.      Ce fut un rapport assez compliqué, et au moment de la sortie du film, il y a eu un échange public entre nous. Il m’a reproché d’avoir altéré son scénario, ce qui n’était pas entièrement vrai. Au départ, nous avons travaillé très étroitement sur les changements. Il fut présent au début du tournage, puis il est parti. Il y a certaines scènes sur lesquelles j’ai travaillé seul, surtout celles entre Jeremy Irons et Theresa Russell. Lorsque j’ai présenté le premier montage à des amis, il était évident que le film ne fonctionnait pas vraiment, qu’il y avait des problèmes liés en particulier aux scènes que j’avais réécrites moi-même. La «voix» de Lem était très spécifique et je n’avais aps retrouvé son ton. Il y avait aussi des scénes écrites par lui qui n’allaient pas non plus. Lem avait vu le premier montage et pensait que c’était une catastrophe ferroviaire! J’ai alors établi une liste des scènes qui n’allaient pas, et je lui ai demandé de les retravailler, de m’aider. Ce qu’il a fait. Je crois fermement que le film aujourd’hui, dans sa forme définitive, est meilleur que tout ce qui a jamais existé sur le papier. Ce n’est peut-être pas l’avis de Lem, mais c’est ce que je pense. C’était une situation où vous aviez deux personnes raisonnablement intelligentes, avec des idées très marquées sur le cinéma, qui étaient souvent d’accord et parfois pas. Nous nous parlions toutes les semaines, nous avons envisagé de retravailler ensemble, c’est quelqu’un de très intelligent et que j’aime beaucoup. Et il me semble normal que sur une période de deux ans nous ayons eu des discussions. Ce qui s’est passé, malheureusement, c’est qu’un journaliste du New York Times a rencontré Lem le lendemain d’un interview de Jeremy Irons où il déclarait que l’histoire n’était pas aussi réussie que l’aspect visuel! Cela a rendu Lem furieux, et le journaliste, choisissant de ne pas publier ce qu’il lui disait de favorable – car Lem, sans l’adorer, aiime bien le film – a préféré ne retranscrire que son mécontentement! Il n’y a pas lieu de grossir l’incident puisque nous avons toujours l’intention de travailler sur un autre projet. Il a simplement pensé qu’à certains moments j’avais une attitude arbitraire, et de mon côté, j’estimais qu’il était intraitable. Mais il sait aussi que finalement, en tant que metteur en scène, c’est moi qui fais ce que j’ai envie de faire, comme ce sera son cas lorsqu’il passera derrière la caméra. Je ne l’ai pas trouvé exagérément dogmatique, et il a peut-être tout simplement un niveau d’exigence plus éléve que le mien.
9.      Avez-vous tourné des scènes du film à Londres?
10.   Il s’agit de séquences en intérieurs. Lorsqu’en février 1991 nous avons décidé de retourner certaines scènes, nous savions, à cause des emplois du temps de certains comédiens, que nous devrions filmer à partir du 1er mai sur une période de dix jours. Il n’était pas question de dix jours. Il n’était pas question de tourner à Prague, et comme il s’agissait de scènes en studio – dans le café, dans l’appartement d’Edouard Raban – nous sommes allés à Pinewood. Nous avons également retourné, dans la séquence en couleurs du château, tous les plans où on ne voit pas le microscope. Je n’aimais pas en effet ce qui arrivait dans la première version du film, ni l’aspect visuel. Nous avions trouvé d’immenses couloirs de cent mètres de long dans le bâtiment des archives militaires de Prague, mais malheureusement on ne pouvait pas y contrôler la lumière. Tout était éclairé sur le même plan et je n’avais pas les zones de lumière que je désirais. J’ai donc tout reconstruit en studios, et cela m’a donné la possibilité, par la même occasion, de changer le déroulement des événements à l’intérieur du château. La présentation du docteur Murnau, par exemple, est très différente de ce qu’elle était initialement. A l’origine, on le faisait simplement entrer dans un bureau. Dans la nouvelle version, Ian Holm a davantage la possibilité d’aller de A à B, de passer d’une image de serviteur à une image de chef.
11.   Vous auriez pu, pour votre second film, réaliser une comédie intimiste comme Sexe, mensonges, et vidéo, ce qui vous aurait confirmé comme un «auteur» auprès de la critique. Vous avez au contraire préféré, sans calcul, tourner un film radicalement différent.
12.   Je savais que sur la base de Sexe, mensonges et vidéo, certaines personnes avaient imaginé une carrière entière pour moi! J’aurais dû, selon eux, tourner un certain type de film, mais je savais que ce ne serait pas le cas. J’ai donc pensé que ce serait aussi bien de les décevoir tout de suite en réalisant quelque chose de complètement différent mais qui, en même temps, correspondait avec ce que j’avais envie de faire depuis longtemps, puisque, je vous l’ai dit, j’avais lu Kafka trois ans avant de réaliser Sexe, mensonges et vidéo.
13.   L’écrivain Kafka, lui-même vous intéressait-il comme sujet de film?
14.   Avant d’avoir lu ce scénario, je n’y aurais jamais pensé. J’estimais qu’une biographie de Kafka serait ennuyeuse. Quant aux livres de Kafka, ils ont des défauts comme matériau possible pour le cinéma ainsi que le prouvent toutes les adaptations filmiques que j’ai vues. Ses fictions sont axées sur des idées plus que sur des événements, ce qui ne fonctionne pas vraiment à l’écran. Si fascinant que soit Le Procès d’Orson Welles, il révèle ces limites. En tant que lecteur bien sûr, ma position est différente et ses thèmes m’intéressent beaucoup. J’ai trouvé que le rapport établi par Lem Dobbs entre Kafka et l’expressionnisme était pertinent, de même que le docteur Murnau était un développement logique de ces idées. Son scénario me semblait éviter tous les pièges d’une biographie aussi bien que d’une adaptation, tout en gardant ce qui me paraissait intéressant: le pressentiment du Nazisme vingt ans avant son avènement; la pensée bureaucratique débouchant sur le Troisième Reich, etc.
15.   Le personnage aussi rejoignait vos préoccupations.
16.   Mes deux films ont en commun un protagoniste aliéné et désorienté que le monde autour de lui rend perplexe. Kafka a un bureau derrière lequel se cacher, et le héros de Sexe, mensonges et vidéo une caméra! Dans les deux films il s’agit de creuser pour atteindre une vérité qui a été cachée. Cela m’attirait aussi. Vous devez comprendre que j’avais réalisé mon premier film dans des conditions très confortables en tournant un petit film dans ma ville natale, sans témoins pour m’observer. Je voulais ensuite me diriger dans une direction opposée et faire quelque chose de difficile, d’inconfortable. Je pouvais me le permettre car le vent soufflait en ma faveur. Je savais qu’en réalisant mon second film, c’était comme traverser une rue et savoir que de toute façon une voiture me renverserait. Tant qu’à faire, j’ai choisi de traverser au carrefour le plus encombré! Néanmois, je n’avais pas prévu l’attitude possessive de certains critiques américains à l’égard de Kafka. Qu’un Américain considère Kafka comme une icône me paraît étrange. [Zionistnutjobs?] C’est un film qui mélange tellement d’idées et de genres que la réaction devait être de le considérer soit comme un gâchis, soit comme une réussite difficile à atteindre. Je dois avouer que c’est le premier point de vue qui a dominé!
17.   A la différence de votre premier film, vous avez dû recréer un monde que vous n’avez pas connu.
18.   En lisant des biographies de Kafka ainsi que ses œuvres, sa correspondence, son journal intime, je me suis senti des affinités avec sa manière de penser. Quand vous arrivez à Prague, tout se met en place. Avant de connaître cette ville, lorsque vous lisez Kafka, c’est comme si un mot sur six manquait. Mais en marchant dans les rues, chacun de ces mots vient combler les trous. Je ne saurais trop insister sur ce qu’il y a d’intangible dans cette ville et qui imprègne tout. Je ne peux expliquer pourquoi, mais c’est un lieu très mystérieux. Au début, elle ne se livre pas, c’est un lent processus. Lorsque j’ai fait les repérages, je me suis rendu compte que Prague deviendrait un personnage du film. Ensuite, ce ne fut pas difficile de garder cela en tête. Chaque jour nous étions confrontés à des expériences étranges. Ne serait-ce que les rapports avec les studios de Barrandov! Il fallait, par exemple, demander chaque jour l’électricité pour une certaine durée sur tel ou tel plateau. Un jour, il n’y avait pas d’électricité. Nous avons vérifié que nous avions bien rempli les formulaires, et l’on nous a répondu que nous n’avions pas demandé que soit présent l’homme qui mettait en marche l’électricité! Nous étions en plein dans notre sujet. J’ai essayé de ne pas trop me comporter en dilettante dans ma façon de filmer Prague, et quand je vois le film, il me semble que la ville est bien sur l’écran.
19.   Quand avez-vous pris la décision de tourner en noir et blanc et de passer ensuite à la couleur pour les séquences dans le château?
20.   Tous ceux qui avaient lu le scénario n’avaient aucun doute là-dessus: le film devait être en noir et blanc. C’est dans cette perspective que Lem l’avait écrit. La référence à l’expressionnisme allemand était partout présente. En revanche, il y eut davantage de discussions pour l’utilisation de la couleur. Un jour, Lem, presque en passant, m’a dit que Stuart Cornfield, l’un de mes producteurs, avait pensé à la couleur car le château lui faisait penser à Oz, la ville du magicien. J’ai aimé l’idée d’ouvrir les portes et que, soudain, les fondations qui avaient été établies pendant soixante-dix-sept minutes se dérobent sous nos pieds, et avoir le sentiment que quelque chose allait arriver. La convention aujourd’hui, quand on utilise le noir et blanc, c’est pour exprimer un rêve, un fantasme, l’iréel. Cela me plaisait que dans ce cas ce soit le contraire. Plus j’y pensais, plus j’avais le sentiment que certains éléments de l’histoire trouveraient une expression plus forte en couleurs, comme l’idée du microscope, du cerveau et de l’œil. Nous avons fait un test en noir et blanc, et cela ne marchait pas aussi bien. Le film dans son ensemble exprime une réalité intensifiée, et il me semblait que l’on devait aller un degré plus loin en pénétrant dans le château. Je voulais pour cette partie une palette étrange, inquiétante, inconfortable. La photo en noir et blanc nous a posé des problèmes. La pellicule n’a pas changé depuis trente ans, elle est très peu sensible. L’image a du grain. La pellicule contient beaucoup de sels d’argent et elle attrape l’électricité statique de façon imprévisible. Nous n’avons rien pu faire, et il a fallu retourner un grand nombre de plans. Le négatif est particulièrement vulnérable entre le moment où il a été exposé et celui où il va être traité. Je suppose qu’à l’époque où tous les films étaient en noir et blanc, les laboratoires avaient des méthodes pour éviter ce genre d’accident, mais aujourd’hui c’est une pratique qui est perdue.
21.   Avez-vous montré à Walt Lloyd, votre chef opérateur, des vieux films en noir et blanc qui pouvaient l’inspirer pour sa photo?
22.   En fait, nous lui avons fourni une longue liste et il ne connaissait pas la plupart de ces films. Je suis un grand admirateur de Fritz Lang, et c’est à lui que je pensais avant tout. Tout cinéaste qui s’intéresse au travail de la caméra doit beaucoup à Lang, et cela vaut pour Welles aussi bien que pour Kubrick. Il a créé des images qui sont toujours présentes en nous tant elles sont puissantes, comme celle d’une silhouette dominée par une architecture. J’ai donc bien sûr pensé aux Mabuse, à M le maudit, et à Metropolis. Une autre inspiration fut Le Troisième homme et, curieusement, Howard Hawks pour deux ou trois scènes comme celle où Kafka sont au café, tombe sur les anarchistes et dit: «Gabriela a disparu.» La conversation soudain s’accélère, tout le monde parle ensemble, se bouscule, et j’ai pensé à La Dame du vendredi. J’aurais aimé que le film soit davantage comme cela, avec cette énergie. J’aime cela chez Hawks, et aussi qu’il passait d’un genre à l’autre. Je détesterais être cantonné dans un seul type de film. J’aimerais que l’on ne prenne pas trop Kafka sérieusement, que l’on n’y recherche pas une analyse approfondie d’un écrivain et que l’on y sente l’humour, pas seulement dans les scènes avec les jumeaux mais aussi dans celles avec Armin Mueller-Stahl. Pour moi, quand il dit «Kafka», cela évoque tout un monde.
23.   L’humour vient comme toujours du fossé entre le monde et la perception qu’on en a.
24.   C’est une autre chose qui m’a attiré dans ce scénario et qui le rapproche de Sexe, mensonges et vidéo: le sentiment de la désillusion. Personne n’est conforme à l’idée que l’on s’en fait, et cela crée une grande frustration chez Kafka. Il n’y a pas une scène qui se passe comme il l’imaginait au départ. A chaque fois il est surpris et désorienté. Cela me touche beaucoup. Jeremy Irons n’avait rien lu de Kafka dans sa jeunesse, et, selon lui, c’est un écrivain que l’on apprécie lorsqu’on est jeune. Le lisant plus tard pour la préparation du film, il m’avouait avoir envie de le secouer, de lui donner des gifles pour qu’il fasse quelque chose, qu’il épouse la fille. Selon lui, ses obsessions sont celles de l’éternel adolescent: quelqu’un qui ne sait pas parler aux femmes, qui est dominé par son père, etc. Et je crois que d’une certaine façon [Another favourite phrase of this asshole.] il a raison. Bien sûr il y a d’autres aspects chez lui: la manipulation de l’individu par l’État et la complicité plus ou moins involontaire avec le mal. Il accepte, par exemple, la version de l’inspecteur quant à la mort de Gabriela. Beaucoup de gens en Amérique m’ont posé des questions à ce sujet, me demandant pourquoi il acceptait la thèse du suicide, alors qu’il sait que ce n’est pas vrai. Je pense que sa réaction est ambigué car ce n’est pas tout à fait faux. Quelqu’un qui est un anarchiste dans ce type de situation commet une forme de suicide.
25.   Comment avez-vous travaillé avec Jeremy Irons?
26.   Avant de jouer dans le film, il m’a demandé ce qu’il devrait lire de Kafka. Je lui ai dit que ce n’était pas nécessaire, je ne voulais pas qu’il s’oriente vers un personnage qui serait inspiré par des détails biographiques précis. On l’appellait Joe ou Fred, on le voyait plutôt comme un frère, mais pas nécessairement comme Franz. C’est comme un rêve qu’aurait eu Lem Dobbs, de Kafka mélangé avec d’autres visions. Il est certain que le titre crée un problème pour le public américain. Beaucoup de gens pensent que cela va être un film très sérieux et qu’ils vont être recalés en le regardant, comme à un examen. En fait, pour Dobbs comme pour moi, le film est l’exploration de ce que le mot – et pas nécessairement l’homme – Kafka signifie pour nous. Je suis très curieux de ce qui va se passer en Europe. D’après les premières réactions, et cela est curieux, les gens ici semblent beaucoup plus ouverts qu’en Amérique aux libertés que nous avons prises, ils sont moins protecteurs de l’image de Kafka.
27.   Au générique du film, vous êtes crédité comme monteur sous le titre de «picture editor» et non «film editor». Est-ce pour des raisons syndicales?
28.   Non, c’est simplement pour être plus précis car je n’ai pas monté le film à la table de montage, mais sur vidéo, comme pour Sexe, mensonges et vidéo. Au moment de la postproduction on parle du montage-son et du montage-image. Comme je me suis occupé du second, cela me semblait plus pertinent. C’est la partie qui m’amuse le plus. J’ai restructuré les dix premières minutes du film. J’ai aussi beaucoup travaillé sur la quatrième bobine. Au départ, l’action se passait sur plusieurs jours, mais cela ne marchait pas. Par exemple, il était attaqué dans l’ascenseur, et le lendemain matin, il retournait au travail. C’était étrange. Maintenant cela prend place pendant une seule soirée, et le lendemain, il se rend au château. Ce qui m’a conduit à ce changement, c’est que dans la première version, tout le monde voulait que j’enlève la scène de l’ascenseur car il ne comprenait pas qu’il revienne à son bureau comme si rien ne s’était passé. Comme c’était l’une des séquences que je préférais dans le film, j’ai voulu désespérément la conserver et imaginer quelque chose d'autre. Dans le film que vous voyez aujouord’hui, j’ai établi une continuité entre le moment où Jeremy est assis dans la salle de bain et celui où il est à son bureau et où Joel Grey (Burgel) lui dit qu’il doit travailler tard. Il a une chemise différente, mais, à cause du noir et blanc, je ne pense pas qu’on le remarque.
29.   Avez-vous toujours pensé à Jeremy Irons pour le rôle?
30.   Il a toujours été un de mes acteurs préféré. C’est le seul que j’avais en tête pour jouer Kafka, et j’ai eu de la chance qu’il soit libre et qu’il accepte sans demander un trop gros salaire. Cela m’aurait déprimé d’avoir à choisir quelqu’un d’autre. L’un des grands avantages du succès de Sexe, mensonges et vidéo, c’est de m’avoir permis de rencontrer des gens comme Jeremy. Alec Guinness et Ian Holm, et qu’ils puissent savoir qui j’étais. J’ai parlé avec Jeremy Irons et, franchement, je ne crois pas qu’il savait très bien s’il y avait là un sujet de film. Il m’a fait confiance. C’est une interprétation très difficile parce qu’elle n’a rien de spectaculaire. Son rôle est très passif, il réagit plus qu’il n’agit. Le danger, c’était d’en faire trop, surtout lorsqu’on ne tourne pas dans l’ordre chronologique. Jeremy était très conscient de cela. C’est un passionné de mots croisés et s’y adonne beaucoup pendant les tournages. Un jour, nous tournions dans le bureau d’Alec Guinness; il y avait beaucoup de monde, et pendant cinq minutes nous avons cherché Jeremy. Or il était là, dans un coin de la pièce, en train de faire des mots croisés! Il m’a avoué avoir pris cette habitude à cause des longues heures d’attente pour un acteur sur un plateau. A ses débuts, quand la caméra commençait à tourner, il avait tendance à trop en faire car il avait pensé à la scène pendant toutes ses périodes de loisir. Grâce aux mots croisés, il aborde la séquence en sous-jouant. Il partage avec moi ce goût pour une interprétation en retrait. C’est quelqu’un de très intelligent, de très rigoureux, et qui connaît très bien le cinéma. On ne peut pas l’épater avec la technique et il aime vous poser des questions sur ce que vous allez faire. Cela ne me gênait pas du tout, ni de lui avouer que j’avais des hésitations. Il m’encourageait à ne pas être paresseux et me faisait des propositions toujours intéressantes. Ce fut une collaboration très fructueuse. Je n’aurais pas aimé être un metteur en scène qu’il ne respecte pas car, je l’ai dit, il est très intelligent et a une forte présence avec sa stature et sa voix. Je n’aimerais pas être un acteur et accepter qu’un réalisateur me fasse ce que l’on passe son temps à demander aux comédiens. J’imagine combien cela doit être pénible pour un grand acteur d’être dirigé par un cinéaste pour lequel il n’a aucune considération. David Cronenberg me racontait son expérience de comédien sur le Cabal de Clive Barker. Il n’arrêtait pas de se demander pourquoi le metteur en scène faisait ceci ou cela, pourquoi il choisissait telle prise plutôt que telle autre où il se trouvait meilleur. Selon lui, quand on est un acteur, la seule chose que l’on a, c’est son corps et on en devient très conscient. A un moment, il devait parler tout en traversant une pièce, et il a failli dire à Barker: «Vous voulez que je parle et que je bouge en même temps!» Cela, bien sûr, aurait fait rire tout le monde sur le plateau, mais je comprends très bien ce sentiment classique pour un acteur. J’aurais sûrement réagi exactement comme David, je me serais senti tout aussi impuissant. En Amérique, les gens me demandaient toujours si j’étais impressionné de travailler avec Alec Guinness et Jeremy Irons et je ne comprenais pas leur question. Ce sont des professionnels qui avaient accepté de jouer ces rôles, et je ne vois pas pourquoi ils auraient voulu m’agresser. Mais il est possible que les acteurs américains soient différents des européens. Ian Holm me disait qu’il préférait être bien vu des gens avec qui il travaillait que d’être considéré comme un grand acteur. J’aime beaucoup les comédiens américains, mais ils ont davantage tendance à se prendre pour un personnage et c’est plus difficile à gérer pour un metteur en scène. Les acteurs européens sont davantage capables d’abandonner leur rôle à la fin de la journée et de rentrer chez eux. Pendant le tournage de Midnight express, Brad Davis demandait à John Hurt: «Comment tu arrives à jouer ton personnage?», et Hurt lui répondait simplement: «Je fais semblant!» Les américains pensent que s’ils ne sont pas le personnage vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il va leur échapper, ce qui ne veut pas dire que les acteurs anglais, par exemple, ne prennent pas moins leur travail au sérieux. En fait, Jeremy Irons est un mélange idéal des deux techniques de jeu. Il a l’entraînement et le métier que beaucoup d’acteurs anglais possèdent à cause de leur travail au théâtre, et en même temps, comme certains acteurs de la «Méthode», il n’a aucune inhibition et est prêt à tout faire, y compris au risque de paraître ridicule, pour obtenir quelque chose. Il sait se montrer énergique et, si nécessaire, improviser.
31.   L’utilisation dy cymbalum, cet instrument hongrois, est très original dans la partition musicale.
32.   J’ai dit à Cliff Martinez que je voulais un instrument qui se rapproche de la cithare car cela me semblait aller avec l’atmosphère des lieux. J’ai eu une expérience à la Carol Reed. J’étais dans un restaurant et j’écoutais un groupe tsigane qui jouait du cymbalum, et j’ai compris que c’était ce que je cherchais. Cliff a utilisé un enregistrement numérique d’un cymbalum, l’a ramené aux États-Unis, et sur sa batterie électronique – car c’est un batteur – il a pu rejouer le son dy cymbalum tout en regardant le film sur une bande vidéo. Il y a tant de films aujourd’hui qui ignorent à quel point on peut utiliser la musique comme un contrepoint, et même parfois avec ironie. Et je crois que Cliff Martinez comprend cela très bien.
33.   Le sculpteur est-il inspiré par Max Brod?
34.   C’est une synthèse des amis de Kafka. Il y a la référence à Brod en ce sens qu’il appréciait l’œuvre de Kafka, et ce dernier lui demandait de la détruire. Je crois que Max Brod avait raison. Lorsque Kafka le priait de brûler ses écrits, c’était une façon pour lui de lui faire cette demande tout en sachant qu’il n’obéirait pas. Brod, plusieurs fois, lui avait dit qu’il n’en ferait rien, et je crois donc qu’il y avait entre eux un accord tacite.
35.   Il est étrange que trois films anglo-saxons récents – Barton Fink, Le Festin nu et Kafka – traitent d’un thème voisin: la contamination du monde par l’imaginaire d’un écrivain.
36.   Ce qu’ils ont en commun, c’est d’évoquer le monde d’un écrivain. Mais la différence, je crois, c’est que Kafka ne traite pas de la création littéraire. Il s’arrête là où les deux autres films commencent. L’implication de Kafka, c’est que ces événements vont devenir une fiction, vont l’inspirer, alors que Le Festin nu et Barton Fink parlent du moment de l’inspiration, de la création. Mais il est vrai que c’est une étrange coïcidence, comme il est étrange qu’Ombres et brouillard de Woody Allen sorte en même temps que Kafka. Je ne pense pas qu’il y a là la naissance d’un courant et que les producteurs vont se lancer dans des imitations! Je ne sais pas dans quelle direction se dirige le cinéma américain, mais je sens que les gens du métier sont très craintifs et ne sont sûrs de rien. Le billet de cinéma est tellement cher que les spectateurs savent ce qu’ils vont voir en entrant dans les salles où se jouent les films des studios, mais ils ne sont pas prêts à prendre des risques pour voir un film comme Kafka. Par tempérament, je suis plutôt pessimiste qu’optimiste, ce qui n’est pas une caractéristique américaine. [Shit.]

(Entretien réalisé à Paris le 24 février 1992, traduit l’anglais par Michel Ciment.)

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